Meurtre d’Eva Bourseau : dans l’abîme de la drogue, la défense n’excuse rien mais essaye d’expliquer

Publié le 21 décembre 2018 dans La Dépêche du Midi par Jean Cohadon

«Juges d’un jour, juges de dix jours, tonne Me Pierre Alfort ses yeux plantés dans ceux des jurés.» L’avocat se tourne, regarde les accusés, juste derrière lui. «Juges surtout de ta vie Zak. Juges de ta vie Taha !» Les deux accusés baissent la tête. Quelle décision vont réserver les jurés, deux femmes et quatre hommes à Zakariya Banouni et Taha Mrani Alaoui ? Depuis dix jours, ces citoyens écoutent, prennent des notes, questionnent, essayent de comprendre. Comment juger le meurtre d’Eva Bourseau ? Comment prendre en compte l’après ? «Cette immense saloperie», reproche Me Georges Catala. Pas simple.

Me Jonathan Bomstain se lève en premier. En tête, un souvenir, sa première rencontre avec Zak, au début du mois d’août 2015, en garde à vue. «Il n’était pas l’homme que vous connaissez désormais. Il se disait SDF, ne voulait ni médecin ni avocat. Il voulait simplement dormir, dormir parce que c’était fini, enfin.» L’avocat décrit «un gamin» à bout de forces «pas capable de parler» mais qui lors de sa deuxième audition «explique ce qui s’est passé.» Une version confirmée par l’instruction.

Deux garçons «aimantés»

«C’est le décalage entre l’humanité de ce garçon à l’allure juvénile et l’acte commis qui questionne», intervient Me Alexandre Martin. Comment le fils modèle, «l’exemple» a pu basculer ? «Sa mère vous l’a dit, elle ne l’aurait pas reconnu dans la rue. Et vous nous dites Monsieur l’avocat général que ce n’est pas le procès de la drogue ? Mais ce garçon était devenu l’ombre de son ombre, l’ombre de Taha !» Une complicité «mortifère», selon Me Georges Catala. «Une rencontre sur les bancs de la faculté dont on ne pouvait pas imaginer qu’elle se terminerait sur le banc des accusés», constate Me Martin. La faute à ces lézardes, «à ces bleus à l’âme, ces douleurs qui ne sont pas destructrices mais déstabilisantes», argumente Me Catala. «Ils se sont trouvés, se sont aimantés. En essayant de tirer Zak vers le haut, Taha le tirait vers le bas.» Huit mois de dégringolade «jusqu’au seuil de la mort». Des toxiques qui conduisent au pire. «Mais jamais, quand il remonte chez Eva, Zak ne veut tuer. Jamais.»Cette absence de volonté de tuer, la défense de Taha la prend également à son compte. Cette défense passe aussi par la drogue. «Oui Taha avait tout pour réussir. Mais finalement, la drogue c’est surtout pour oublier, oublier qu’on a raté sa chance», développe Me Charlotte de Bastos. Ces toxiques poussent Me Pierre Alfort à faire vibrer les murs de la salle d’audience. «Je n’en peux plus de cette drogue ! Elle tue, vous tue à petit feu. Mais, rassurez-moi, ne me dites pas que l’on décide simplement, un jour, de s’empoissonner. Taha cherchait à combler son échec, son échec à Polytechnique». L’avocat déplore le vide autour de son client. «Vous n’avez personne, même pas vos parents.» Il interpelle encore la cour : «La drogue, leur toxicomanie n’est sûrement pas une excuse mais elle doit permettre de comprendre. Pourquoi Taha est devenu un déchet ? Pourquoi il est devenu obsédé par son besoin d’argent, surtout pas son besoin de drogue ?»Me Edouard Martial enfonce les arguments. Plus doux. «Je veux le rendre plus humain», prévient-il. Rendre plus humain «celui qui vous a tiré vers l’enfer», dit-il à Zak. Il prend le temps, de la drogue à la déchéance, n’oublie pas d’affirmer le seul mobile possible «Personne n’a imaginé autre chose, un autre mobile que le fric, le fric, des drogues et encore des drogues». Perpétuité ? «Il se droguait pour fuir et il s’enfermait. Vous ne pouvez pas le condamner à vie sans regarder comment il vivait avant cette nuit du 26 au 27 juillet !», prévient l’avocat. Perpétuité ? «Pour quelqu’un qui s‘est rendu ? Non ce n’est pas possible.»La parole sera donnée aux accusés ce matin. Verdict dans la journée.

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